Luciano Figueiredo,  Galerie Lurixs, Rio de Janeiro  du 14 Juillet au19 Août 2022

CONSTRUIRE EN RECONSTRUISANT

 

Ces derniers travaux de Luciano Figueiredo réaffirment son anticonformisme avec les confins de la toile ; la limite qui la sépare de l’espace qui l’entoure. Les plis et les découpages pratiqués depuis longtemps, ne font rien de plus que démontrer cette volonté ; rompre avec la stabilité géométrique par les propres moyens de la géométrie. Déstabiliser ce qui est établi et trouver un autre équilibre, voire inédit, comme un « pont » géométrique futur et imprévu. On pourrait s’imaginer le carré comme noyau initial et générateur de toutes les transformations et variations. Ordonner en désordonnant, rompre en recomposant, construire en reconstruisant. Le degré du rappel au constructivisme coïncide avec l’espoir de le renouveler – une inépuisable et irrésistible pression. Ce qui paraît épuisé révèle chaque fois plus de surprises inattendues, comme cela arrive maintenant. Ça ne veut rien dire de plus qu’activer des possibilités géométriques encore inconnues.

 

Dans ces travaux nous voyons des lignes croiser la surface de la toile dans diverses directions, parfois à peine des lignes ; ce sont de fines baguettes de bois recouvertes de toile ; de cette façon elles appartiennent et n’appartiennent pas à la toile ; Superposées à celle-ci , ces lignes animent la surface et paraissent venir de l’extérieur ; traverser et sortir du cadre. Ce vocabulaire graphique, utilisé récemment, fait penser aux fils électriques qui sillonnent les cieux de nos cités. Ces présences si légères, si délicates, en trois-dimensions créent des directions et des mouvements rapides, marquent une présence sur la toile, momentanée et permanente, simultanément. De si délicats conducteurs d’une énergie plastique pourraient venir d’ailleurs ; par une autre toile, sans doute, rester ou aller ailleurs. Ceci paraît être le nouveau mobile de cette peinture /objet ; la ligne ou les lignes, déconcertantes ; imposant leur dessin auquel on ne peut échapper ; il ne reste qu’à aller où elles vont, les suivre du regard.

Je vois aussi quand les lignes deviennent ces délicates baguettes, la tentative de les fixer, les insérer dans l’espace matériel de la toile et les amener par l’artifice du collage à un espace qui fait devenir la peinture un objet. Surgit alors dans l’espace un moment voulu de tension, contenu et libre dans son expansion potentielle. De telles lignes n’établissent pas de limites, n’obéissent pas à un schéma prévu et affirment leur propre indépendance. Les lignes coupent, ou mieux, traversent les plans de couleur. Cela donne aux toiles un rythme visuel rapide, dirions-nous électrique. Les surfaces de couleur délimitent la stabilité de certaines parties, imposant emphatiquement l’inéluctable détermination chromatique, mais ce qui se manifeste là c’est une lutte visuelle entre la ligne et la couleur.

Ainsi, à nouveau, nous rencontrons la vitalité de l’espace, une révélation renouvelée du substrat créant du construit, son inattendue et surprenante agitation, surprenante parce qu’elle a déjà impressionné il y a plus d’un siècle. C’est du nouveau qui se présente, nouveau parce que l’on peut le mêler au passé. C’est la surprise ; spécialement parce que c’est quelque chose qui est à part, une partie décisive de notre histoire artistique.

 

Une autre surprise encore : nous trouvons des espaces vides dans la toile. Des transparences qui dénoncent l’objet même. Ceux-ci représentent ce que la toile est de fait : ce qu’ils sont vraiment, sans fard, exposés au vide, le rendant actif. Le regard traverse la toile, là l’espace vide de la toile, le négatif de la ligne, espace à travers duquel on voit le mur, dénude la structure du cadre/objet. Il ne faut pas oublier le collage aussi ; plus d’éléments du même lexique, proches et complémentaires, et leurs combinaisons infinies que chacun possède et contient. C’est comme un va et vient interminable, toujours renouvelé, avec l’audace de le faire. Les coupes et les découpes alternent ; plis et replis imprévisibles surprennent à chaque moment dans un mouvement cinématique. La toile se montre dans sa plasticité littérale, flexible, pliable, manipulable ; c’est la matière première, mais, beaucoup plus que le vrai support de la peinture. La matérialité de la toile est libérée de la rigidité plane et s’en extrait, elle a outrepassé beaucoup la stricte imposition orthogonale du cadre, comme si le cadre se reconstruisait à partir de lui-même.

 

On connaît bien la parenté de l’œuvre de Luciano avec le journal et le cinéma. Deux expressions visuelles qui se croisent ici, créant ce nouveau mouvement, direct, agile, imprévisible qui veut se libérer de l’emprisonnement du cadre. On dirait que ce sont des tableaux qui contiennent une énergie électrique ; ne serait-ce pas la même à l’origine du constructivisme russe, dans le cinéma d’Eisenstein ? Cinéma, journal et collages ne peuvent cesser d’être présents dans cette exposition. Nous voyons cela clairement dans trois collages ; dans deux d’entre eux la présence d’actrices emblématiques du cinéma : Anna Karina et Monica Vitti – ci-inclus indirectement, Godard et Antonioni. C’est dans une toute petite image, éphémère et ordinaire -il faut y prêter attention-, nous avons, pourrions-nous dire, une parfaite traduction de Kinemania de Luciano : dans la photo, coupure de journal, Antonioni et Monica Vitti sont dans la rue chacun lisant un journal.

 

Le vide, peut-être, la nouveauté la plus importante est une surprise : mais une surprise qui se verrait anticipée. La non-toile apparaît aussi en tant qu’espace de l’œuvre. Et à l’inverse des lignes, contenu à l’intérieur des limites, c’est un vide relié à l’œuvre. Le pli nous amène au découpage, et la toile, à sa matérialité, il est un plan flexible, pliable, découpé ; il fait problème à ce qui paraît stable, stabilisé, condensé ; des découpes, les toiles vides, manœuvres et déviations de l’orthodoxie, un véritable démontage de la toile. De Telles combinaisons, des passages, des interruptions, des déplacements révèlent l’incertitude du plan, sa prédisposition à se montrer comme telle ; disponible aux manœuvres que l’œuvre exige à tout moment, dans chaque travail : construire en reconstruisant.

 

Paulo Venancio Filho

 

Traduit du portugais par François Thiolat

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